MARIE-JEANNE, 60 ANS, DIRECTRICE DE PROJET, RÉGION PARISIENNE

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Le management, les finances, l’actionnariat, tout ce système est porté par des valeurs masculines et patriarcales qui assurent la domination. Le changement de dimension sociétale passera par la culture, car c’est elle qui porte la créativité. Il ne faut pas avoir peur de créer du désordre, car c’est de ce désordre qu’émergera la solution pour notre nouvelle société.

La rencontre

J’ai fréquenté Marie-Jeanne un peu plus d’un an dans le cadre d’un projet professionnel que nous avions en commun. Nos rapports étaient cordiaux mais nous n’avions jamais eu l’occasion de faire vraiment connaissance. Elle a appris que je quittais ma société, eu écho de mon projet. Elle m’a proposé que nous dinions ensemble. Ce fut une soirée passionnante. J’ai perçu à quel point, lorsque l’on soulève le voile des relations professionnelles, on découvre des personnalités exceptionnelles, et des parcours d’une grande richesse.

Son univers

Marie-Jeanne est divorcée, a deux enfants. Elle a fait des tas de métiers différents au cours de sa vie. Après des études d’histoire, elle a été embauchée dans une petite société informatique. Elle  avait appris à développer en 2 mois, en lisant un livre. Elle a été directrice au sein du réseau Retravailler. L’approche psychosociale, de sa fondatrice Evelyne Sullerot avait pour objectif l’émancipation des femmes et leur réintégration dans le monde du travail. Marie-Jeanne semble avoir été marquée par cette expérience, par une approche transversale des méthodes et surtout par le féminisme de sa fondatrice. A présent cela fait 15 ans que Marie-Jeanne est directrice de projets informatiques. Elle aurait bien changé une dernière fois de métier. Mais passé la cinquantaine, c’est difficile. Il y a 3 ans, elle était stressée, perdait la mémoire, ce qui la stressait, etc. C’était un cercle infernal. Elle perdait pied. Elle voulait revenir à un travail manuel pour se libérer l’esprit des contraintes de productivité. Elle a réussi un CAP de coiffure. Des soucis de santé l’ont alors empêché d’aller jusqu’au bout de ce projet. A l’aube de la retraite, elle a un nombre incroyable d’idées en tête. Elle déteste être enfermée, doit pouvoir s’échapper à tout moment, même le choix de son lieu de vie est guidé par la possibilité de pouvoir partir, vite.

Ses envies

Bientôt à la retraite, Marie-Jeanne souhaite se consacrer pleinement aux activités culturelles, à la peinture, au théâtre. Elle piaffe d’impatience sur ce futur où tout sera possible, ouvert. Elle veut accompagner de jeunes dans le montage de projets culturels. Elle n’exclut pas de continuer une activité professionnelle, si tant est que cette dernière ait du sens pour elle.

Le monde tel qu’elle le voit

Nous n’écoutons plus nos corps, perdons chaque jour le contact avec la terre et les odeurs. Les gens ont peur de la colère et des émotions, notamment dans les entreprises. C’est entre autres pour cela que les femmes ont du mal à y trouver leur place. C’est pourtant une énergie formidable que nous bridons.

Le monde est dirigé par la finance. Elle récupère tout, même les idées reposant au départ sur une envie de construire quelque chose de différent, plus éthique, sont dénaturées.  C’est par exemple le cas de La Ruche qui dit oui . On en serait presque à se dire qu’il faudrait garder ses idées pour soi. Le retour de la confiance et de la proximité est primordial. Il faut casser la logique d’êtres consommateurs pour retrouver celle d’êtres acteurs.

Le monde tel qu’elle le rêve

Il faut à présent privilégier l’intelligence des liens. L’être humain a suffisamment travaillé sur les intelligences cloisonnées pour devoir à présent passer à une nouvelle dimension. Il y a de l’espoir mais pour cela il faudrait casser certains fondamentaux de la société comme la domination. Cependant, certains hommes risquent d’avoir du mal à s’adapter, et à faire le deuil des opportunités de se mettre en avant. La solution est pourtant de libérer ses émotions et de retrouver le dialogue avec les autres. Toute pensée construite est forcément née d’une émotion. Lorsque l’on intègre ce paradigme, on ne peut pas juger les paroles de l’autre idiotes, car on comprend que c’est ce qu’il ressent. Censurer les émotions, c’est censurer les idées, cela s’appelle du fascisme. Le discours machiste latent étouffe les émotions, et donc ferme tout un pan des raisonnements possibles.

Le changement de dimension sociétale passera par la culture, car c’est elle qui porte la créativité. Il ne faut pas avoir peur de créer du désordre, car c’est de ce désordre qu’émergera la solution pour notre nouvelle société.

Ses idées

Le travail

Marie-Jeanne a une approche systémique du travail, elle considère par exemple essentiel de faire travailler ensemble les assistants sociaux et les psychologues.

Personnellement, elle a conçu sa carrière comme devant être esthétiquement humaine, c’est-à-dire avant tout fondée sur le partage. Cela lui a été possible dans certaines de ces expériences professionnelles passées. Elle a toujours veillé à ne pas trahir son âme. Aujourd’hui, ce n’est plus possible car ce n’est plus ce qu’attend la société. Dans son entreprise, par exemple, les salariés ont les solutions, mais la société ne veut pas les écouter, car il n’y a pas de temps, ils doivent produire en continu.

Il y a 10 ans, des consultants ont essaimé l’idée d’avoir des salariés qui travaillent non plus à 60% de leurs capacités mais à 120%. Cela a été décliné en suppression de postes et en pression sur le management intermédiaire pour qu’il fasse toujours plus avec de moins en moins de moyens et surtout de libertés dans la manière de s’organiser.

Auparavant, le travail reposait sur un collectif. La sécurité aussi. Aujourd’hui, on a tout individualisé, on gère les hommes et les femmes comme des programmes informatiques. Il faudrait à nouveau reconnaître la force d’un groupe, lui laisser la liberté d’appliquer et d’adapter les différents processus. Le cas du crash de l’avion de Germanwings est assez éloquent sur cet aspect. Si l’équipe de pilotage et le personnel de bord se connaissaient, ils auraient pu déceler les risques et alerter sur le comportement du copilote.

Le revenu de base

Le revenu de base est une bonne idée, les gens pourraient s’épanouir au-delà de la vision strictement financière que le monde d’aujourd’hui nous impose. La liberté retrouvée favoriserait l’entreprenariat et la créativité. De facto, un tel système couperait court aux comportements de fraudes. On ne parlerait plus d’aide sociale, mais d’un dû de la société vis-à-vis de chaque être humain. Il faudrait le coupler avec une refonte profonde du système éducatif.

Alimentation & Agriculture

Marie-Jeanne mange peu, essentiellement des légumes à la vapeur. Non par obsession de standards de beauté mais parce que c’est ce qui lui convient. Son corps aime les légumes. Encore faudrait-il en trouver des bons. Et en région parisienne, c’est compliqué de trouver des produits français, sans engrais. Son corps est perméable à son environnement. Dans l’immeuble de son entreprise, on a voulu donner une image moderne et exotique, on a installé d’immenses arbres dans le hall d’entrée. On en aperçoit les branches depuis les fenêtres qui donnent sur le patio. Chaque mois, ces arbres sont traités, certaines personnes suffoquent, d’autres développent des allergies, peu s’interrogent. L’environnement est malsain, autant que l’air vicié par les pesticides de la campagne. Existe-il encore des endroits où vivre à l’air pur, sans effet sur la fécondité, le développement hormonal et la santé des êtres humains ?

COP 21, médias et culture

Marie-Jeanne a bien entendu parler de la conférence sur le climat qui se tiendra en décembre à Paris, sans y avoir vraiment associé le nom de COP 21. Il est vraiment temps que les discours se radicalisent, notamment ceux des médias. Elle attend beaucoup de choses des médias, mais sait qu’elle ne les aura plus, tant ils se consacrent dorénavant à une information presse-bouton, s’exonèrent de contextualisation pour privilégier de la compilation. Les vrais journalistes reconnaissent eux-mêmes préférer devenir écrivains. La seule voie qu’il reste aujourd’hui c’est la culture qui doit s’étendre, toujours plus. C’est la seule qui permet de passer des messages tout en s’appuyant sur des valeurs de respect des autres.

Le système démocratique

Marie-Jeanne ne croit plus à la politique. Aujourd’hui elle nous tire vers le bas, nous pousse à nous couler dans un mauvais moule. Les gens sont isolés, désinformés par le trop d’information. Il faudrait avoir un discours fort et lisible à travers des actions culturelles pour vraiment changer en profondeur le système. Deux alternatives se dessinent : soit il faut abattre l’autre, soit composer avec lui. Or, malheureusement, tous les représentants de partis politiques utilisent un langage guerrier. Marie-Jeanne attend pourtant que les politiques travaillent ensemble en bonne intelligence. Il y a dans tous les camps des gens convaincus qui pourraient s’inspirer les uns les autres plutôt que de se faire la guerre.

La démocratie semble tellement acquise que l’on ne se mobilise plus pour elle. Pourtant, il faudrait une vraie réflexion collective sur les notions de liberté et de conscience. On attend des représentants politiques qu’ils aient du charisme alors que nous sommes dans une société qui glorifie l’individu et où chacun cherche à prendre le leadership et à occuper le devant de la scène. Dans les générations précédentes les gens voulaient rester à leur place. Ce n’est plus le cas. C’est pour cela qu’il faut développer de nouvelles formes de démocratie.

De la loi anti-terroriste au fascisme

Pour Marie-Jeanne, la loi anti-terroriste est un pas de plus dans le fait de considérer le citoyen comme un consommateur. La peur est utilisée comme levier pour limiter les libertés et mieux façonner les esprits. C’est une nouvelle forme de fascisme qui s’allie avec une finance toxique, qui s’infiltre et pollue toutes les strates de la société. En soi, le vrai fascisme, ce n’est pas le Front National, qui reste une gangrène localisée, mais bien la finance car elle impacte le monde entier. Le FN est le résultat du fait que la classe politique n’écoute plus les gens. Il faut réactiver cette écoute, mais ne pas forcément faire ce que les gens attendent et qui ne sont pas nécessairement les bonnes solutions.

Partis et représéntants politiques en France

Marie-Jeanne essaie de voter en fonction des valeurs portées et de la cohérence, même si aujourd’hui, les systèmes de valeurs sont brisés.

Elle ne se souvient même plus pour qui elle a voté aux dernières présidentielles. Elle exècre tant Nicolas Sarkozy que François Hollande et estime Alain Juppé. S’il accédait à la fonction présidentielle, ce ne serait que pour un mandat et il ferait peut être du bon travail, même si cela nécessiterait de faire fi de son passé.

Depuis la transformation de la SFIO (Section française de l’internationale ouvrière) en parti socialiste en 1958, ce dernier s’est toujours développé avec l’envie de pouvoir. Pour y parvenir, toute la structure s’est employée à inverser le flux partant de la base pour arriver à une direction par des têtes pensantes. C’est devenu un dans une optique d’obtenir le pouvoir, bien plus que d’idéaux.

A Nanterre, lors des dernières élections départementales, elle a voté pour le parti communiste. Elle considère qu’ils ont fait un bon travail sur la Ville et qu’il ne faut pas casser cette cohérence. Mais c’est un vote local, pas d’idéaux, elle ne l’aurait pas fait à Argenteuil par exemple, où elle juge le travail réalisé catastrophique.

Marie-Jeanne n’a qu’une vague idée des représentants d’Europe-écologie-Les-Verts. Elle ne connaît pas particulièrement Cécile Duflot mais considère que les « machos de service » des médias se sont systématiquement employés à la ridiculiser. Elle a beaucoup d’estime pour Eva Joly, mais la trouve peu représentative et elle a été « grillée » dès le départ. Elle n’a jamais entendu parler d’Emmanuelle Cosse.

Ses références et dernières lectures

  • Eloge de la confiance de Michela Marzano
  • Le démantèlement de l’Etat démocratique, d’Ezra Suleiman (Auteur), William Olivier Desmond (Traduction)
  • Evelyne Sullerot : fondatrice du réseau Retravailler et auteur de Le fait féminin – Qu’est-ce qu’une femme?  Et L’Age de travailler
 

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