La vida es sueño, dreamt interview

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La rencontre

J’ai connu Jenny il y a quarante ans, à Vienne où, venu de France, j’étais étudiant à l’époque à l’Université d’été. Nous étions un tout petit groupe à habiter un immeuble de studios loués à des étudiants par des propriétaires locaux qui faisaient ainsi de fructueuses affaires.

Puis, après mon retour à Paris, je l’ai complètement perdue de vue. De temps à autre j’entendais parler d’elle et d’Enzo, un autre ami de l’époque qui était devenu entretemps son mari, par l’un de mes cousins qui, vivant lui-même dans un autre pays, ne les fréquentait plus.

En janvier 2013, ce furent les retrouvailles, grâce à la persévérance de ce cousin, saisi, bien après la soixantaine, d’une sorte de nostalgie dont je n’avais fait qu’accompagner le mouvement, tout en restant perplexe sur l’aboutissement de sa démarche.

J’avais tort.

Malgré mes craintes, je les revis avec un plaisir intact. Enzo, très amaigri, visiblement content, mais avec, sur ses traits, des signes d’une fatigue évidente. Il me relata le début de la maladie qui l’avait frappé, deux ans auparavant, et qui semblait stabilisée. Il n’avait plus qu’un an à vivre, mais je ne m’en doutais pas à l’époque.

Elle, quinquagénaire souriante, enjouée, le regard pétillant et le propos malicieux et caustique.

Les mois suivants, le ciel leur tomba sur la tête. Une rechute de la maladie d’Enzo dont il ne devait pas se remettre, une lente agonie de près d’un an.

Je n’ai pas revu Jenny depuis 2013. Mais nous nous sommes enfin parlés il y a un mois et demi, sur Skype. En principe, nous devions nous contacter pour convenir de la date d’un autre voyage, d’une autre rencontre, mais la conversation à dévié sans que nous l’ayons vraiment voulu.

Ses sujets d’intérêt

Le travail

Jenny en est venue à me parler de son travail, à la direction d’un service spécialisé d’une clinique privée située aux abords de la même ville de province, Graz, où nous avions fait une excursion, et qu’elle-même n’a pas quittée. En quelques mots très simples, elle m’a dit aimer profondément son métier, l’équipe des infirmières qu’elle dirigeait, les autres médecins. Ses collègues de travail l’ont aidée, épaulée, d’abord lorsque sa fille unique, à la suite d’un accident de scooter, a gardé d’importantes séquelles psychomotrices.

Ces mêmes collègues, dont certains sont devenus des amis, l’ont ensuite soutenue lorsque, bien plus tard, on a diagnostiqué à son époux une affection irréversible et incurable. Les trois dernières années de la vie de son mari et de la sienne ont été un véritable parcours du combattant, marathon épuisant entre sa fille et son mari, hospitalisé à plusieurs reprises, et pour de longues périodes, dans une autre ville. Son propre travail devenait d’autant plus important qu’Enzo avait dû abandonner de fait, à ses associés, la direction de la petite société de consulting qu’il avait fondée.

C’est à cette occasion qu’elle me dit avoir découvert le sens de son travail, au sein de la communauté des soignants à laquelle elle s’est sentie appartenir très fortement. D’après elle, cependant, la nature même de ses fonctions, au service de patients dont il s’agissait assez souvent, très concrètement, de soulager les souffrances, a dû l’y aider. Cette prise de conscience ne se serait pas faite (ou du moins pas aussi rapidement) si elle avait travaillé par exemple dans une “station service” (pour reprendre ses mots).

Quoi qu’il en soit, pour cette femme pleine de vie, comme pour l’étudiante qu’elle avait été il y a quarante ans, le travail a signifié à la fois un refuge et un moyen d’affirmation personnelle.

Condition féminine

De son propre aveu, elle n’aurait en aucun cas voulu partager le sort des femmes et épouses de son milieu d’origine : des notables urbains, dont, paradoxalement, elle avait adopté les valeurs et même (à l’époque) les orientations politiques fascisantes. L’Autriche de l’après-guerre, s’estimant à la fois, à tort et à raison, victime de l’”Anschluss” de 1938, n’avait pas, en effet, vis-à-vis du passé nazi, fait le même examen de conscience que le grand frère allemand. Son père, juriste réputé à qui elle vouait une grande admiration, avait été son mentor politique mais aussi culturel.

Dans son rapport à la féminité et au féminisme, puisque notre conversation a fini par porter sur ce sujet, il y a simultanément un rejet et une acceptation. En tant que femme, elle a bâti une carrière professionnelle en gagnant le respect de ses pairs masculins, ce qui, admet-elle, n’était pas joué d’avance. En ce sens, plus qu’adhérer intellectuellement au féminisme, elle l’a mis en pratique jour après jour. Elle pense toutefois que s’affirmer dans sa profession et dans sa vie (elle utilise ce terme, et non pas celui de “s’épanouir”) n’est pas une question de genre, mais seulement d’intelligence et de compétence. En ce sens, elle revendique une position conservatrice et se met à distance du féminisme actuel et de ses revendications, qu’elle juge excessives et irréalistes.

La vie avec une enfant handicapée et dépendante

Son mari, elle me le décrit comme charmeur, père aimant, mais, après l’accident de leur fille, il a progressivement “ fait sa vie” sur le plan professionnel, en lui laissant l’essentiel de l’éducation de cette adolescente handicapée, qui exprimait ses exigences affectives d’autant plus directement et fortement que son développement psychique semblait compromis.

Les premières années après l’accident se sont passées de spécialiste en spécialiste, à la recherche d’un second avis médical qui aurait infirmé le tout premier diagnostic émis, sorte de verdict sans appel. Puis Jenny s’est rendue à l’évidence. Ce fut le début d’un tunnel de plusieurs années. Elle me parle d’un rêve dont le souvenir lui est resté (rêve ou image d’une rêverie, elle ne sait plus au juste, maintenant). Elle se voyait confinée dans les égouts d’une ville, un peu comme Orson Welles dans les égouts de Vienne dans le film « Le troisième homme ». L’eau commençait à monter et menaçait d’atteindre la voûte. Elle se réveillait avec la sensation d’étouffer. Un trou noir, elle s’est jetée à corps perdu dans le travail comme sur une bouée de sauvetage.

Puis petit à petit, mais très lentement, et toujours avec des hauts et des bas (les bas parfois dramatiques), la relation avec sa fille s’est reconstruite. D’une autre manière, me dit-elle tout de suite. Précisément grâce à sa fille. Leur attachement réciproque au fil des ans est devenu plus riche et solide. Les autres, y compris ses proches, n’ont pas idée de ce que cette adolescente, puis cette jeune femme lui a apporté, au travers de ce handicap et de sa manière de le surmonter. Tout ce temps qu’elle lui a consacré, a fini par la changer “ radicalement” pour reprendre ses mots. Actuellement, le travail accompli par sa fille dans un centre spécialisé a enfin pris sens pour elle, et l’a faite, en quelque sorte, mûrir. Cela, elle le prend comme une victoire personnelle, en tant que mère d’une handicapée, une victoire durement acquise. Tout ceci a renforcé sa “ foi” dans le travail comme valeur en soi. Une compréhension réciproque, une complicité qui ne doit rien à l’intellect, s’est établie entre Jenny et cette fille unique qu’elle ne quitte plus.

“Je n’irai plus jamais dans un hôtel avec piscine…”

Depuis la disparition de son mari, il y a quelques mois, le premier changement qu’elle me dit avoir ressenti est l’envie, impérieuse, de passer ses vacances autrement. Fini pour elle les séjours lointains “clefs en main” dans des hôtels à bars et piscines, les paillotes sur les plages à palmiers. Elle a un projet : partir en Croatie, en voyage itinérant avec sa fille et une amie à bord d’un minibus aménagé pour y dormir. Se définissant comme une femme un peu droguée à un “pseudo-luxe” un “pseudo-confort” elle pense rompre avec ce mode de consommation. Cependant, cette idée de renouer avec une façon de voyager qui était la sienne lorsqu’ elle était jeune n’est pas sans lui causer une appréhension, qu’elle m’avoue un peu plus tard, au fil de la conversation. Et puis, elle ne sait pas si son sentiment de curiosité envers un pays et ses habitants ne va pas s’évanouir aux premières difficultés du voyage. Ce qui la porte c’est l’enthousiasme que sa fille montre pour ce projet de vacances/ voyages.

La politique

C’est un thème sensible étant donné les affrontements (amicaux, malgré tout) d’antan entre elle et moi. Tout cela s’est beaucoup émoussé, me dit-elle. Elle vote, bien sûr, mais plus pour l’extrême droite. Même la droite classique, disqualifiée par un trop long exercice du pouvoir, ne trouve pas grâce à ses yeux. Le FPÖ (parti libéral, en principe, mais nationaliste, voire xénophobe dans les faits) a retenu son attention, mais elle doute de son succès. L’amoralité des politiques, une fois au pouvoir, semble avoir raison de tout, me dit-elle. Désenchantée, elle se veut lucide et admet la faillite historique complète de la classe de notables dont elle provient. Au bout du compte, elle se dit lassée du parlementarisme et attirée par un présidentialisme “fort” à la française.

L’avenir

Comment le voit-elle? La perspective d’un départ à la retraite, qui s’approche peu à peu, l’inquiète. Arrêtant de travailler, elle redoute de perdre un point d’appui essentiel dans sa vie, alors que sa fille, elle, poursuivrait son activité. Par chance, pour elle, le problème n’est pas vraiment matériel. De famille aisée, elle dispose de suffisamment de moyens pour continuer à garantir à cette “ grande enfant” devenue adulte, une vie à l’abri du besoin. Non, ce serait plutôt le vide d’une vie qu’elle craint de ne pas parvenir à meubler, Bizarrement, me dit-elle, elle redoute de ne pouvoir être “à la hauteur” sans pour autant parvenir à me l’expliquer : à la hauteur des attentes de sa fille? Du changement que représente un départ à la retraite? Je ne sais au juste.

Une peur diffuse et sans visage.

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