Guy

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Je vais l’appeler Guy. Parce qu’il me fait penser à un Guy que j’ai connu au cours de ma première année de fac. Ce Guy de l’époque ressemblait peut-être à ce que le Guy que j’ai rencontré aujourd’hui a été. Et peut-être que ce Guy d’alors a changé comme ce Guy d’aujourd’hui s’est présenté à moi.

Je l’appelle Guy, mais j’aurais pu aussi l’appeler Camille, en référence aux Zadistes. En tous cas, je ne l’appelle pas par son prénom car il tient à son anonymat. Non pas par paranoïa, mais parce qu’il se dit que si le monde, la France, continue sa dérive sécuritaire, il veut être tranquille.

Nous avons partagé 8 heures de voiture ensemble. Je l’ai retrouvé alors que je m’indignais encore une fois de constater que les « contrôles de flux » de la gendarmerie, sur réquisition du procureur, à la sortie des péages, ne concernaient que les arabes et les noirs. Je l’avais vécu à l’aller avec mon covoitureur à la barbe un peu trop longue. Lui ne s’en était pas formalisé. Il se disait habitué. Moi je me demandais comment on pouvait s’habituer à ça. Il me semblait inévitable, qu’à force de stigmatisation, le renforcement de son identité religieuse se ferait nécessairement au détriment de celui de sa nationalité française. Comment se sentir français quand chaque jour leur fait sentir qu’ils ne sont pas des citoyens comme les autres.

C’est donc « remontée comme une pendule », alors que je m’apprêtais à aller demander aux gendarmes comment ils choisissaient les « flux » à arrêter que Guy est arrivé. Le courant est passé de suite. Forcément, à l’aller le barbu avait parlé foot tout le long du trajet avec l’autre covoitureur.

Revenons-y à notre Guy. C’est un gars malin. A seulement 23 ans, il me parle avec la maturité et le vécu de quelqu’un qui en aurait au moins dix de plus. Est-ce l’héritage du combat de sa mère, du Larzac, de ses désillusions à changer le système de l’intérieur ? Il est déjà à un stade de sa vie où il veut nous construire le monde de demain. Celui qui sera là, quand l’actuel se sera effondré, ce qui arrivera à un moment ou un autre. Il a été révolté, il a flirté avec la violence, il a beaucoup fumé pour se calmer. Et puis il a décidé qu’il était libre de choisir sa vie, le lieu où s’épanouir. Il a déjà appris à sentir ce qui lui convient. Prisonnier des murs et du béton francilien, fatigué de se lasser tous les trois mois de nouvelles expériences, de s’anesthésier, il a décidé de se poser, de ne plus être dans le combat. Plus de violence, mais pas non plus d’armes juridiques, ou de patience, qui ne lui conviennent pas. Pourtant il sait que son projet de permaculture va être long. Trois à cinq ans, ce sera le temps nécessaire pour apprendre à se connaître, lui et le sol qui l’a appelé dans les Pyrénées.

En attendant il me parle de communication non violente, de la place et de la complémentarité de chacun pour en finir avec le pouvoir de la finance et du capitalisme et pour construire l’alternative de demain. Il est tolérant, accepte que chacun prenne sa place là où il se sent bien, et que chaque maillon soit utile. Il doute des extrêmes, de la révolution violente, des élus et des institutions, mais il ne les juge pas. Il a un œil critique sur les initiatives timides, «marketing», mais les respecte. Il se lasse déjà d’écouter ceux qui rêvent de grands soirs et n’agissent que trop peu aujourd’hui. Alors il va le faire. Il va montrer, concrètement qu’on peut vivre autrement.

Il a commencé par récupérer de la nourriture dans les poubelles des supermarchés. Il a organisé cette activité, l’a partagée, institutionnalisée, dans un cadre associatif, pour gagner du temps dans les collectes. Il s’est mobilisé contre un site industriel près d’un parc naturel, a laissé la main aux avocats, préférant les occupations. Il a vécu dans des lieux alternatifs, a perçu les différences entre les discours et les pratiques. Il sait voir les limites quand un seul homme porte le projet et en impose ses vues, déconnectant l’image de la réalité.

Il rappe, slame. La voix, rauque, ne colle pas avec la personne que j’ai à côté de moi. Les paroles, si. Le doute, les questions, la poésie. Il ne cherchera pas à se produire. Trop de réseaux à entretenir, trop d’énergie à y mettre. Ce qui lui plaît c’est d’être dans la rue, déclamer ses paroles et ses textes, d’en faire un vecteur de partage.

Il vit de peu, se contente de peu. Il sait que les légumes qu’il fera pousser ne lui permettront pas de vivre, mais il organisera des stages de formation, parce que la terre c’est aussi la spiritualité, le partage. Il va bientôt pouvoir demander le RSA, mais n’est pas sûr de le faire. Il a peur d’avoir des comptes à rendre.

Il rit des bouchons parisiens, me dit que je l’ai fait exprès pour prolonger le voyage. Mais c’est du second degré. Il me dépose, on se dit rapidement au revoir, adieu. C’était une belle rencontre de voyage. Merci « Guy » de m’avoir rappelé que chaque jour, chaque rencontre, est une nouvelle richesse.

  1 Comment

  1. Barbisan   •  

    Ce qui est intéressant, chez Guy, c’est qu’ il refuse radicalement, à sa manière, c’est à dire sans violence, de parler avec la langue de la domination, le jargon pseudo-économique qui justifie par avance tous les abandons. Il refuse d’ abandonner sa propre voix (voie) en échange du monde de la marchandise. Il se situe résolument à côté, quitte à en payer le prix ( dont il semble s’ acquitter : ” Il vit de peu”). Merci.

     

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