Belgitude ?

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C’est ce printemps, tout à fait fin mai, dans un gîte chambre d’hôtes situé près de l’anse du Guesclin, sur la route de St Malo à Cancale, que nous avons fait leur rencontre. Ils étaient 5 : les parents, deux garçons entre 10 et 8 ans, et une petite dernière de 6 ans. Nous les avions vu arriver à l’étape la veille, peu après nous, au volant d’une spacieuse Mercedes à plaque belge, tractant une grande remorque un peu bizarre (une caravane pliante?). Le soir même, en traînant dans le port de Cancale, sur le pavé mouillé par l’averse, à la recherche d’un resto où dîner d’un plat de fruits de mer, nous les avions entrevus à la terrasse d’un autre café.

Le matin, au petit déjeuner servi à la table d’hôtes, les entendant s’adresser en néerlandais à leurs enfants, mais en français à la maîtresse de maison, me montrant un peu moins timide que ma femme, je leur ai demandé d’où ils venaient en Belgique. Le père de famille, barbe soigneusement taillée, physique athlétique, portant un élégant polo gris, m’a dit « Malines » en traduisant aussitôt en flamand le nom de sa ville « Mechelen », à une trentaine de kilomètres de Bruxelles, a-t-il ajouté presque en s’excusant : « En Belgique, tout est si près… ».

M’empressant de le rassurer, je lui dis qu’il s’agit d’un des charmes de la Belgique en général et des Flandres en particulier que d’avoir un réseau de si belles villes à portée de la main, pour ainsi dire, les unes des autres, et parmi elles Anvers où j’avais séjourné quelques jours un peu avant. Eux revenaient de vacances à Rosas, sur la Costa Brava, me raconta-t-il. De là, la conversation porta sur les vacances estivales dans nos deux pays. Il m’expliqua qu’en Belgique les juillettistes sont bien plus nombreux que les aoûtiens, la principale période de vacances étant ce que l’on appelle « les congés du bâtiment », justement au mois de juillet. Toujours est-il qu’au lieu de faire étape, comme à l’accoutumée, à Montauban, où vivait une sœur de sa femme, ils avaient pris le chemin des écoliers, disposant d’un peu de temps pour faire un détour par l’est de la côte bretonne, et souffler un peu, après la vague de chaleur précoce subie en Catalogne. Ils goûtaient l’air plus frais de la Manche mais, le séjour tirant à sa fin, ils devaient désormais regagner les Flandres d’une seule traite.

Pendant que les enfants libéraient leurs énergies dans une dernière partie de jeu au jardin, la conversation, je ne me souviens plus pourquoi au juste, porta sur la sécurité et la formation des policiers. En Belgique, me dit Madame, une jeune femme à l’air énergique, le recrutement est très sélectif et la formation initiale des candidats est longue. Après cette période, suivie d’un stage, les postulants attendent pendant un an leur titularisation définitive. Pendant ce temps, ils cherchent des emplois alimentaires dans des “call centers” comme celui qu’elle dirigeait. Monsieur, lui, me semblait regretter la disparition de la gendarmerie belge, fusionnée assez récemment avec la police. Ainsi, les gendarmes belges au képi à la forme un peu particulière, illustrés dans « L’Affaire Tournesol » ne sont plus qu’un souvenir. Il m’a avoué sa prédilection pour Hergé et, à mon tour, je lui ai confié que ses albums ont constitué pour moi, en d’autres temps, une excellente initiation à la vie de son pays. Dans un décor qui n’avait pourtant rien de martial, cette étrange discussion sur les forces publiques des différents pays s’est un peu prolongée par la description des missions respectives des polices et gendarmeries en France et des carabiniers italiens par rapport à la police, puis achevée par l’évocation, de sa part, des commémorations solennelles du bicentenaire de Waterloo et de la reconstitution en costume de la bataille en uniforme et armes d’époque, (s’il vous plaît!), avec fumée et explosions de charges à blanc (ce qui n’a pas empêché qu’ il y ait des blessés).

Laissant là ces considérations historico-politiques, pendant que les enfants improvisaient un match de foot, nous sommes passés à l’évocation sentimentale des mille et une brasseries qui jalonnent les routes belges, notamment en Wallonie. Les plus connues étant celles des abbayes : ils m’ont expliqué que la consommation de bière, (et de vin, ce dernier disparu depuis lors), avait au moyen âge constitué un frein à la propagation de la peste, laquelle se répandait à qui mieux mieux en buvant de l’eau non assainie.

Tout ceci pour aboutir à la sorte de terre promise des amateurs de bière que constitue la Belgique.

Un moment de tristesse pour ces jeunes parents, pas encore quadragénaires, comme pour moi : j’ ai eu peut-être le tort de leur dire que j’ étais un néo-retraité (on voit bien que je n’ai pas 25 ans!). Ils m’ont demandé, presque en chœur, ce que cela avait concrètement changé dans ma vie. J’ai l’impression de leur avoir répondu des banalités (vraies, comme tous les lieux communs) sur le plaisir d’avoir du temps libre, de ne plus distinguer les samedis et dimanches du reste de la semaine, etc. J’ai surtout perçu chez eux un sentiment : celui de parler avec le survivant d’une époque révolue, un dinosaure d’un Etat-Providence lui-même condamné. En Belgique, me disent-ils, on s’achemine sûrement et plus trop lentement vers l’âge de 67 ans, pour le départ légal à la retraite. Comment voyaient-ils leur avenir, celui de leurs enfants? C’est ce que je ne saurai jamais : sur ces entrefaites, notre hôtesse, revenue nous proposer gentiment un deuxième service de café, a sans le vouloir, relancé notre échange dans une autre direction, celle des habitudes alimentaires, du végétarianisme et du “veganisme”, pour finir par livrer son secret pour cuisiner le quinoa façon risotto et les légumes racines de façon à leur conserver leur aspect ferme et toutes leurs qualités.

Ainsi, un sujet chassant l’autre, l’heure est venue de partir pour eux comme pour nous, non sans l’échange rituel de souhaits de bonne route.

Le temps de descendre mes valises, ils avaient disparu.

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